19/03/2016

Rome, l'éphémère et l'éternelle (WorldMUN 2016)


Ruines du forum romain

Parce que les étudiants en Politique et Relations Internationales ont les meilleurs passe-temps, ils ont aussi de belles chances de voyager dans des villes magiques et qui souvent deviennent mondiales le temps de quelques jours. Faisant partie des privilégiés, j’ai donc passé une semaine à Rome, dont trois jours dans d’obscures mais dynamiques salles de conférence. Au-delà de cette expérience (plutôt géniale), j’ai pu profiter de la ville et de beaucoup de ce qu’elle avait à offrir.

Le Colisée 
Le Colisée, la place d’Espagne, le Vatican, la Fontaine de Trevi, les ruines romaines, à peu près tout y est passé, même si souvent c’était en accéléré. Loin de l’Angleterre grise et triste, l’Italie m’a offert un temps splendide et un des plus splendides voyages que j’ai pu faire jusqu’ici. Après une audience papale privée réservée aux membres de la conférence, nous avons pu parader dans Rome avec plus de deux mille étudiants du monde entier.

Pape François lors d'une audience privée 
Rome éphémère car le temps passé à découvrir cette magnifique ville était bien trop court. Rome éternelle car on peut réellement sentir l’antiquité des quartiers, des ruines et l’histoire est tangible et remarquable à chaque coin de rue. Dans son éternité, Rome est aussi éphémère, étrangement : les vieilles pierres pourraient disparaître demain ou dans des millions d’années, mais leur passé chargé nous fait croire que ce sera plus tôt que ce que l’on peut croire. Toutefois, ville historique, Rome paraît figée, jamais changeante, malgré les constructions qui souvent gâchent les paysages.

Le Vatican - Place Saint-Pierre
En plein jour comme à la tombée de la nuit, Rome est ancienne, en ruines, mais bien vivante. Après avoir témoigné de la beauté perdue d’un passé disparu, la conférence nous a permis de nous projeter dans le futur et nous voir tous en tant que sauveurs de cette humanité destinée à une fin tragique. Mais ça, c’est une autre histoire.

Ruines romaines

A.     H.


17/03/2016

Le cinéma d'horreur est un genre intérieur.






























Le cinéma d’horreur est un genre intérieur. Les giclures d’hémoglobine de Dario Argento ou les déformations monstrueuses de Cronenberg ne sont que les stigmates sur la pellicule de nos tensions intérieures.  A l’image d’un volume subissant une différence de pression, la carcasse se déforme, se  gonfle, s’étire jusqu'à l’implosion et le couteau qui viendra la transpercer. Alors se dévoile la chair dans sa nudité, la prégnance de l’organe et la pesanteur de la peau. Devant nous le mal se dévoile, enfin, et complètement nu.

Car c’est là où il réside et c’est là où il faut aller le saisir. Ce qu’exorcisent ces films se trouve en nous et les productions très cathos/très ricaines qui montrent ce mal comme une force extérieure dont il faudrait à tout moment se défendre m’ont toujours semblé très artificieuses pour ne pas dire sans intérêt. Michael Myres et le reflet de sa  lame ne m’ont jamais ébloui ou ravi de terreur et les films de Romero n’ont jamais eu pour moi qu’un intérêt simplement politique. La peur viscérale, celle qui vient des tripes qui à l’écran sont évidées, je ne l’ai finalement jamais sentie que dans les chefs-d’œuvre des maîtres italien et canadien.

Au lieu de nous plonger un couteau dans le ventre, de me faire sursauter de frayeur ou écarquiller les yeux d’horreur, ils ont plongé ma propre main armée dans mon ventre ouvert, à l’image du héros de Videodrome. Ils ont joué sur le refoulé, le parricide et l’œdipe dans Rouge profond d’Argento et dans La mouche ils ont foulé au pied nos fantasmes de puissance et la peur de la mort et de la décomposition qu’ils impliquent et qui toujours nous rattrape. Que ça soit dans l’hyper esthétisation de Suspiria ou le surgissement du fantasme dans le réel et l’écran de Videodrome, encore une fois, c’est toujours le reflet du héros  dans la flaque de sang qui m’effraiera plus que son rouge sanglant.

Le mal n’est pas une essence qui rode comme un fantôme, mais une moisissure qui pourrit à l’intérieur. Et c’est seulement en sachant cela que le frisson horrifique peut devenir une pétoche métaphysique.




 V. D.

09/03/2016

The Leftovers



















Alors que nous suivions les tribulations du shérif Kevin Garvey à travers les deux premières saisons de The Leftovers, chaque épisode ou micro événement se voyait rituellement rythmé par une salve de «Hein ? Mais… Pourquoi ? Pourquoi ? », scandée à l’unisson. Et ce « hein ? Mais… Pourquoi ? », C’est là surement le signe de la réussite de ce projet.


De J. J. Abraham...


Contrairement à des « séries paravents » qui comme Lost fondent leur piquant sur l’idée d’une explication finale et totale à une série d’événements plus ou moins absurdes faisant eux-mêmes obstruction avec cette explication, The Leftovers  ne tombe pas dans cet écueil voué à ne créer de final et de total que la déception des spectateurs de la série. Car si The Leftovers  nous plonge dans l’inconnu, les brumes et les mirages mystiques suivant la disparation soudaine et inexplicable de deux pourcent de la population mondiale, c’est uniquement parce que le but final est bien de nous confronter à cette incompréhension vécue par les personnages eux-mêmes.

Nous somme dans le cirage du début à la fin mais c’est alors autant que les personnages qui ont vu leurs proches disparaître et cherchent (comme nous) à trouver une explication, un sens ou juste un prétexte à ces événements. Des dérives sectaires, au refus en bloc de se confronter aux faits, en passant par la folie, chaque personnage se fait alors exemple d’un syndrome du survivant collectif poussant à la violence contre soi et les autres. Et la force de cette expérience qui parait démesurée et aberrante c’est de s’attacher à quelque chose d’universellement vécu : le deuil, son incompréhension et l’incapacité d’accepter l’idée d’une fin et d’une disparition.


...à Sigmund Freud


Et face à cela la déroute ne peut d’abord qu’être totale. La famille Garvey se voit séparée entre une mère endoctrinée par la secte des Guilty Remnant, un père incapable de gérer la situation au point de sombrer dans une folie bordée de mysticisme, un fils parti suivre un gourou spécialiste du câlin et une fille à la violente adolescente contenue et décuplée. La saison 1 finit alors sur un espoir de reconstruction réduit en cendre par une saison 2 qui n’est autre que celle du refoulement, les personnages embarquant pour une petite ville du Texas épargnée par la catastrophe, mais dont la violence comme face à tout refoulement ressurgira par des voies détournées et plus perverses encore.

Les personnages s’enfoncent alors dans le brouillard jusqu’au dernier épisode et jusqu’à une fin de saison  dans laquelle on peut voir une petite lueur d’espérance. L’espoir d’une acceptation fondée sur la famille enfin réunie (on reste dans une série ricaine), mais aussi sur un mystère vécu au quotidien qui n’est pas que celui de la mort et de la disparition mais aussi celui de la naissance et de la vie qu’incarne Mary Jamison et sa maternité quasi miraculeuse. 

V. D.


06/03/2016

Ode à Mademoiselle

Gabrielle parée de ses plus belles créations: tailleur fluide, perles, camélias... 

Tout le monde la connaît, trop peu de gens l’admirent pour la personne qu’elle était vraiment. Gabrielle, orpheline de mère et abandonnée par son père, passe sa jeunesse dans un couvent avec sa jeune sœur. Outre une éducation rigoureuse et un style de vie strict, Gabrielle, lors de ses années à l’abbaye d’Aubazine (Corrèze), acquiert une esthétique. Austère, simple, facile.

Elle grandit en voulant voir Paris, et lorsqu’elle quitte l’abbaye, elle s’y installe et devient chanteuse. Là-bas, on l’appelle Coco. Puis, elle créé des chapeaux, et enfin, s’intéresse aux vêtements. Elle a appris à coudre lors de son temps à Aubazine, et son esthétique austère se sent dans ses créations. Loin des corsets, des robes étouffantes et autres fioritures stylistiques, Coco se démarque par sa simplicité et par sa détermination d’arracher le corps de la femme au monde de la décoration. Matières fluides, pantalons, tailleurs, canotiers, tous ces vêtements féminins sont des révolutions Chanel. Femme forte, implacable, elle ne se laisse pas abattre et créé jusqu’à ce qu’elle ne puisse plus.

Qu’elle soit nommée Gabrielle, Coco ou Mademoiselle, Chanel n’a jamais été moins que de la passion pour la création, la beauté, la simplicité et la féminité réinventée. Jamais il n’y a eu plus de business que d’amour pour la mode. Si bien sûr, Chanel a été détrônée plus tard par le retour des corsets, notamment avec le New Look de Christian Dior, personne ne l’oublie aujourd’hui et l’essence de son style reste gravée dans l’histoire de la maison de couture de la rue Cambon.

Karl Lagerfeld, aujourd’hui directeur artistique de Chanel, continue d’arborer fièrement l’héritage de Mademoiselle. La simplicité, la beauté, les camélias et les perles n’ont pas été oubliés ; à chaque Fashion Week, nous sommes rappelés de cette grande dame qui a voulu révolutionner la vie des femmes. Elle est présente à chaque défilé, et sait se réinventer à travers les modes et les époques.

Pour moi, et comme pour beaucoup de monde je l’espère, Chanel représente la beauté et la rigueur, l’expression d’une époque et d’une force inouïe, tout cela réuni dans un personnage fantastique, égérie d’un féminisme oublié mais d’une esthétique éternelle. 

A. H.

04/03/2016

Trois romans de Michel Houellebecq




















Trois livres de Houellebecq me sont passés entre les mains : La carte et le territoire alors que j’étais lycéen, Extension du domaine de la lutte cette année et tout dernièrement Les particules élémentaires. A chaque fois, j’en suis ressorti, un goût amer en bouche et un malaise en tête.


 Lecture âpre



Ouvrir un livre de Houellebecq, c’est s’attendre à entrer dans un monde aride dans lequel l’émotion et sa simplicité n’a pas de prise. Un monde aux murs froids et aux horizons obstrués dans lequel on découvre des personnages prisonniers de leurs soliloques intérieurs et d’une empathie ne prenant que pour voie la raison. Ils réfléchissent indéfiniment, avec la violence froide des mathématiques ou de la sociologie, observant le monde qui les entoure comme des observateurs neutres, vidés par trop de vie en société. Ils en tireront des œuvres, des logiciels ou des conclusions douteuses et plus qu’ambiguës mais finiront toujours par retrouver leur solitude fondamentale, cette solitude sans issue qui est celle de Houellebecq lui-même.

Car le style Houellebecq c’est cette même ligne de fond : des paragraphes et vers sur le mode démonstratif, l’étalage douteux morbide et parfois méticuleux de l’autre auquel on n comprend finalement rien, ces dialogues que l’on entend dits par des acteurs berssoniens, absents et pourtant toujours bien vivants, et ces aphorismes aussi durs que concrets qui nous bercent doucement vers  ce cauchemar dont l’étrange familiarité nous frappe violemment.


Réveil douloureux



Partant de là, comment prendre le discours critique qui transpire de tous les textes de Houellebecq? Tous ces personnages auxquels Houellebecq dicte leurs lignes s’opposent au monde moderne, refusent, parfois en l’acceptant avec fatalité, ce que la société légitime. Mais ils ne luttent pas. Ils laissent pourrir les choses d’une opposition passive au culte de la productivité et de la sexualité jusqu’à une xénophobie détestable et mal dissimulée.


Et pourtant, sans prendre le tout, en refusant l’émanation nauséabonde d’une partie de ses discours  se perdant le vide du roman, on peut trouver quelque chose à retirer. L’idée d’un individu qui dans une société qui se fait le chancre de la vie privée, se voit oppressé jusque dans sa sexualité. L’idée d’une domination partout et exercée par tous sur tous. L’idée enfin d’un capitalisme qui n’est pas seulement un moyen de production mais une organisation de la vie sociale génératrice de malaise et de relégation. Car si les personnages se perdent en paroles inutiles et parfois idiotes au possible, c’est plus par claustrophobie que par un trop plein espace à librement combler.

V. D.

01/03/2016

Helsinki


Je ne suis pas vraiment sûre d’où vient ma passion pour la Finlande ; mais, ni une ni deux, après des années d’attente, me voilà dans un avion pour Helsinki. Mes premiers pas hors de l’aéroport se font dans la neige. Génial ! Une bonne nuit de sommeil, et c’est enfin parti pour l’exploration. Au programme: centre ville, musées plus ou moins excentrés, promenades partout, saunas et bons restaurants. 

Tuomiokirkko - Senaatintori

Le centre de la ville est assez concentré, alors finalement on tourne pas mal en rond. Mais ça fait tant plaisir ! Je ne suis pas sûre d’avoir jamais connu une ville si calme, où il n’y a aucun tumulte et tout est si silencieux. On voit les gens s’agiter, mais pourtant ils restent tranquilles. Quelques magasins, et puis rapidement le centre-ville n’a plus aucun de secret. Toutefois, ça n’empêche pas d’y retourner chaque jour (si, si).

Les promenades nocturnes sont toutes illuminées, vu que nous sommes seulement là quelques jours après Noël. Et puis, les températures baissent. De -5 degrés, on descend à -15, puis -27… Et alors, malgré l’air revigorant, impossible de rester plus de trois heures dehors. Donc, il faut s’organiser et arrêter de se promener dans chaque rue qui a l’air sympa. Nous allons voir le monument à Sibelius, compositeur et héros finlandais. Ça prend du temps parce qu’il est introuvable (ou alors on est juste nuls avec une carte). Après quelques jours passés à se balader, nous connaissons déjà presque tout. Mais on ne se lasse de rien, même pas de la neige! 

Parc de l'Esplanade

Mais rien n’est jamais pareil, même si tout reste magique. Étrangement, la neige et le froid rendent la ville encore plus belle, plus éclatante. On ne sent presque pas le froid tellement c’est beau. Les paysages sont tous plus magnifiques les uns que les autres, même les trajets en métro sont agréables. Les lacs sont gelés, le soleil se couche ou se lève.

Vue sur Tuomiokirkko

Helsinki, ce n’est ni Paris, Londres ou Rome. A part l’architecture, on ne se croit pas vraiment dans une ville. Plutôt en pleine campagne, dans un décor doux et rêveur. Peut-être que l’on n’a pas vu le père Noël, mais je sais que si je ne pouvais choisir qu’un seul cadeau à Noël, ce serait de vivre là-bas pour la vie. Que demander de plus lorsque l'on peut se réveiller en face de ça…  

Vuosaari

A.H.


25/02/2016

Allain Leprest




















Ma rencontre avec Leprest fut comme une révélation. A 16 ou 17 ans, je passais dans le bureau de mon père quand j’entendais les premiers vers de SDF. La litanie commence, des mots simples et scandés, et ce mouvement qui avance, au fil de cet acronyme qui devient slogan poétique. On est emporté comme dans un film d’Eisenstein : très vite, très fort guidé, par ce « SDF » qui résonne encore et encore. Et quand la chanson s’achève, doucement sans effet de style, on en ressort déboussolé. Le génie de Leprest est d’avoir transformé ces trois lettres déshumanisantes en un uppercut de poésie dans la gueule de la réalité.


Emotion poétique


Nous voici 3 ou 4 ans après. Depuis j’ai appris que Allain Leprest, que j’ai presque envie d’appeler par son prénom tant il m’est intime, s’est tué en 2011. Entre temps j’ai pu écouter bien plus de cette chanson, pu voir ses performances sur scène disponibles en ligne, et toujours la même émotion poétique me vient en l’écoutant. Fils bâtard d’un Léo Ferré et d’un Brel, il prend de l’un l’engagement poétique et l’autre poésie des petites choses et les sublime dans un grand bain autobiographique.

De Mont-saint Aignan, l’ami de mon père ou Bilou on comprend sa jeunesse, heureuse, libre même si en parti mouvementée. On le revoit courir la campagne dans cette enfance normande dont on ne sait la part fantasmée. On s’émoi pour cet enfant qui a laissé des « arcs en cieux, des carnavaux » et « des notes de musiques impayées » dans la maison de son enfance. Avec Il pleut sur la mer ou Donne-moi de tes nouvelles, on découvre alors la part mélancolique de l’artiste. Cette tristesse  qui naît d’un objet tout simple, d’une gitane paternelle, d’une ivresse passagère ou de la contemplation de la mer.

On ne valse pour rien, répète-t-il à longueur de vers. Et pourtant de tout cela on retire une petite lueur. Un petit espoir. Pas grand-chose, un petit rien, mais qui fait que tout cela n’est pas vain. Même dans « le sac à main de la putain »  ou dans le « dico de grand-mère », rie n’est perdu. On y trouve un peu de joie, un rythme un peu plus chaloupé. La grande musique sauve toujours ce qu’elle perd et enterre.

 


Emotion politique


Car rien n’est perdu, nous dit-il à l’oreille. Toute cette tristesse et cette violence douce que l’on trouve chez Leprest, n’est pas gratuite. Elle est toujours doucement politique et donc dirigée. Jamais de manière putassiére ou propagandiste, mais toujours dans le creux des jolis mots et des jeux de mots. Y a rien qui se passe et son café d’Omaha Beach, ce n’est pas qu’une ballade tristoune, c’est un texte qui parle de nous et du monde dans lequel nous vivons. L’émotion s’enracine dans un notre manière d’être aux choses et son profond dysfonctionnement

Cette poésie du concret on la retrouve alors autant dans ses textes pour Francesca Soleville que dans ses chansons. On la distingue contre un Dieu qui est son meilleur ennemi, ou dans son amour des sans-riens et des sans-droits. Et en cela ses textes ne sont pas des lamentations, ce sont des appels au changement. Car chez lui comme chez tout le monde, les meilleurs poèmes sont des tracts politiques.

V. D